Dans mon coin

Un site bricolé avec les moyens du bord

DANS MON COIN Le blog de Dominique

Classé dans : Divers,Mes publications — 22 septembre, 2014 @ 3:13

Le ravissement de Lol V Stein

Classé dans : Mes publications — 28 avril, 2020 @ 6:55

Cette petite dame avec ses chaussettes hautes, qui prenait l’air en compagnie de son jeune amant sur la promenade de Cabourg, je pensais bien ne jamais tenter à nouveau de la lire. duras2Et puis il y a eu ce confinement, cette existence étrange tout à coup. Après Joyce donc, Marguerite Duras.

Je ne sais pas ce qu’elle a voulu dire exactement dans ce roman, ce qu’elle a voulu raconter. Je sais seulement ce que j’y ai lu :duras1

Elle s’appelait Lola Valérie, elle n’est plus que Lol V, qu’on dit un peu folle et si des lettres ont disparu de son prénom, c’est qu’elle a perdu ce qui faisait sa vie. Reste un fantôme: bonne épouse et mère convenable, bourgeoise comme il faut qui organise  des dîners chez elle, monstre d’indifférence qui glisse sur le temps.

Parce qu’il s’est passé quelque chose : il y a eu le bal, il y a dix ans. Au cours de ce bal, son fiancé a dansé avec une autre femme et s’en est allé avec elle, sous ses yeux  -scène obsessionnelle dans laquelle Lol V va s’enfermer pendant dix ans, se fossiliser. Scène scandaleuse, abominable et en même temps fascinante qu’elle va vouloir reconstituer, refaire à l’identique en se servant du couple amoureux que forment son amie Tatiana et son amant. Cette fois, elle aura le rôle de l’intruse qui casse tout.

En fait c’est l’histoire d’un énorme chagrin d’amour. Elle aurait pu se suicider, elle s’est emmurée, ce qui revient à peu près au même.

Mais il y a une petite fenêtre, à la fin. Parce que la salle de bal existe toujours, on peut demander à la revoir, il suffit d’insister.

C’est aussi une histoire de grosses menteuses : Lol V qui prétend n’avoir pas souffert et Marguerite Duras qui nous trompe avec ses narrateurs, c’est lui qui parle mais ce n’est pas lui, c’est elle mais ce n’est pas elle et c’est qui alors?

Voilà pour l’histoire telle que je l’ai lue. Et si jamais la romancière aux grandes chaussettes lit ce que je suis en train d’écrire, de là-haut où elle se trouve sûrement, en compagnie d’autres génies de la littérature, qu’elle pardonne mes erreurs -et qu’elle soit assurée de mon énorme admiration. Parce que, même quand on ne comprend plus très bien, qu’est-ce que c’est beau !

Je l’ai fini!

Classé dans : Mes publications — 13 avril, 2020 @ 5:13

joyce2« Je ne voudrais pas mourir avant d’avoir lu Ulysse de Joyce » : face à la menace de ce satané virus, cette phrase stupide est venue se loger dans ma tête, déguisée en évidence. J’ai cherché le livre dans ma bibliothèque, j’ai trouvé un vieux Folio qui sentait l’acarien. Je l’ai immédiatement reconnu : j’avais bien dû l’ouvrir et en lire les dix premières pages dix fois dans ma vie, sans succès.

Cette fois il y avait le virus, j’aurais 68 ans dans deux mois, il fallait que j’y arrive. Je crois que c’était là une affaire d’honneur. Et une urgence, parce qu’on ne sait jamais.

Je me suis interdit la lecture de tout ouvrage critique, je n’ai sauté aucun passage, j’ai essayé de tout comprendre.

Je n’ai pas tout compris. Et ce qui suit n’engage que moi, bien sûr.

 

ULYSSE DE JOYCE POUR LES NULS

 

Lost in digressions

Donc qu’est-ce que c’est que ce livre ? D’abord ce n’est pas un roman, un roman ça vous emporte et ce livre ne vous emporte jamais. Il n’est pas fait pour ça et même, il vous l’interdit, c’est la règle du jeu : si vous vous laissez aller à imaginer les personnages, à vous croire concerné par ce qu’ils font ou ce qu’ils disent, immédiatement le point de vue change, ou le sujet ou le style : vous voilà perdu, égaré dans l’une de ces innombrables boursouflures et bifurcations fabriquées par Joyce. C’est qui celui-là ? Et où on est déjà ? Vous revenez en arrière, une page, deux pages et n’êtes pas plus avancé, vous avez perdu le plan.

 

Mais de quoi ça parle ?

Le livre raconte la journée d’un banal publicitaire irlandais, Léopold Bloom, la petite trentaine, d’une famille d’origine juive mais convertie. Légèrement bedonnant, plus attiré en matière de femmes par le derrière que par le devant. Il a une épouse, Molly, qui le trompe.  Et une fille de 15 ans, Milly, qui n’est plus à la maison. Son fils Rudy est mort.

Résumé : Nous sommes au mois de Juin, Bloom prépare le petit déjeuner pour sa femme, puis il sort de chez lui. Il va à l’enterrement d’un certain Dignam, puis il marche dans les rues de Dublin, entre dans un Journal (il lui faut caser une publicité), dans des pubs (on boit beaucoup dans ce livre), dans une maison close. On le voit avec une lettre de femme dans la main, un savon dans la poche. La journée passe, il y a un chien mort sur une plage, un accouchement difficile, un long débat sur Shakespeare (a-t-il raconté sa vie dans ses pièces ?), un défilé officiel, deux livres érotiques achetés pour Molly,  une bagarre de poivrots. A la fin il fait nuit, Bloom se trouve en compagnie d’un jeune écrivain fauché, Stephen Dedalus, qu’il aimerait bien héberger chez lui. Mais Stephen refuse et Bloom rentre seul. Il va dans sa chambre, il se couche et s’endort. Mais en se glissant dans les draps  il a réveillé Molly, qui se met à nous raconter sa dure vie d’épouse (genre ils ne pensent qu’à ça).

Et comme le livre a pour titre Ulysse, il faut bien trouver une ressemblance. Donc : Bloom est Ulysse qui quitte Ithaque (la maison de Bloom) et revient à la fin auprès de Pénélope (Molly endormie).

Je n’ai pas trouvé le chien.

 

Et quel est le but ?

Pour le lecteur, arriver au bout de 1200 pages souvent sans queue ni tête, où il ne se passe rien d’exceptionnel, ce qui constitue une expérience particulière. Tout le monde ne le fait pas.

Pour le lecteur toujours, plonger sans bouée dans des exercices de style à répétition : des mots valises, une langue intestinale (Bloom a quelques problèmes avec son colon et à un moment du livre, Joyce invente un « style intestinal », avec des CrCHHH et des BRRR etc.), une parodie du roman à l’eau de rose, une mise en scène de l’action avec répliques et didascalies, un jeu de questions-réponses pour auteur fatigué qui ne trouve plus d’idées (genre les 4 W que j’enseignais à mes BTS: who, why, when, where), un monologue de 100 pages sans ponctuation  et surtout -et c’est le mieux à mon avis : la transcription de ce qu’on entend dans un endroit où il y a du monde -ces morceaux de discours interrompus par d’autres fragments de conversation. Essayez d’écrire ce que vous entendez dans un café, vous verrez.

Donc Joyce invente des mots, fabrique des styles, ne finit pas ses phrases, fait des onomatopées, s’amuse de tout ça et vous avez envie, vous, de lui jeter le livre à la figure.

Il ne faut pas. Il paraît que c’est un chef d’œuvre.

 

Parce qu’il y a l’autre but, celui du romancier : je crois qu’au-delà de quelques messages (le pouvoir de l’Angleterre sur la pauvre Irlande, l’infidélité des femmes, l’intérêt pour une femme de bien s’habiller, l’absurdité des religions quelles qu’elles soient, l’innocence des artistes, la beauté du vol des mouettes et les valeurs sacrées de l’érotisme) et au-delà du jeu sur fond de Guiness,  il y a dans ce livre une volonté constante : celle de tout faire. De tout arriver à faire, de tout écrire, de tout décrire, du morceau de savon à l’interrogation métaphysique. Une boulimie. Et un parti pris d’équivalence : tout se vaut, le haut et le bas, la poésie et les flatulences.

Ce qui s’appelle un projet littéraire. ça rappelle Dante, ou Rabelais.

 

Pour conclure

En période de confinement avec les kilos superflus que l’inactivité entraîne, j’ai côtoyé de près un boulimique.

joyceCe n’est pas la meilleure fréquentation qui soit, mais je ne regrette pas l’aventure, parce que c’était vraiment une aventure. Et puis…j’ai essayé, et JE L’AI FAIT !

Le dressage du corona, parabole

Classé dans : Mes publications — 27 mars, 2020 @ 12:58

 

Quand j’ai fait l’Ecole du Louvre, j’ai eu une quantité de dates à me mettre dans la tête, c’était épouvantable. Les moyens mnémotechniques s’avérant vite insuffisants, il m’a fallu trouver autre chose. C’est pourquoi j’ai entrepris d’apprivoiser ces satanées séries de chiffres. J’ai les ai mises tout près de moi, je leur ai donné un visage, une certaine humanité, je les ai amadouées. Et ça a marché. J’ai aussi apprivoisé mon mari, ce qui m’a pris un certain temps. Et j’ai apprivoisé un nombre important de têtes blondes tout au long de ma carrière, avec plus ou moins de réussite.

Alors le virus, pourquoi pas ?

N’étant pas très courageuse, j’ai envoyé Carmen. Je savais qu’en cas de catastrophe je pouvais toujours mettre le dessin à la poubelle (et me laver les mains après, je sais), puis refaire une petite bonne femme toute neuve, sur une nouvelle feuille. Elle a d’abord été réticente et l’on peut la comprendre, mais elle est d’un naturel curieux et plutôt intrépide. C’est pourquoi elle s’est avancée vers lui.

Très lentement.

En silence.

Avec sa robe rouge, pour être plus sûre du résultat.

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Il s’est tourné vers elle et lui a tout de suite souri. C’était un bon début.

Il paraît même qu’ils se sont dit quelques mots, que je ne peux pas vous répéter, je ne suis pas trop pour la transparence dans certains domaines.

Enfin bref, le virus était pratiquement apprivoisé, sans remède miracle, sans rien. Juste les charmes de Carmen.

Seulement…

Seulement Carmen traîne beaucoup trop sur les réseaux sociaux, j’ai beau lui dire. Des bruits l’avaient suivie, des jugements, des attaques et les grands discours de ceux qui savent-le brouhaha de la politique et de nos désaccords. Je crois que ça l’a soûlé, il s’est enfui.

-je l’ai vu ricaner, m’a dit Carmen. je n’ai pas bien compris.

 

Je pense en tout cas qu’il est redevenu sauvage, qu’il ne peut pas en être autrement. Quant à Carmen, j’ai entrepris de désinfecter ses vêtements, de nettoyer ses mains, c’était compliqué. Alors j’ai plutôt refait le dessin.

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Prenez bien soin de vous!

Seconde conversation avec un virus

Classé dans : Mes publications — 26 mars, 2020 @ 11:14

Il était de retour et j’étais franchement inquiète, parce qu’il s’approchait de Carmen. J’ai pris la feuille sur laquelle je venais de finir mon dessin, j’ai posé un doigt sur les cheveux de ma petite bonne femme, sur son front, sur ses mains, ce n’était pas chaud du tout.
J’étais soulagée.

Il a tout de suite compris et a fait l’innocent, celui qui ne ferait pas de mal à une mouche. Puis il a m’a tendu une enveloppe de grand format.

-Je vous l’apporte moi-même, m’a-t-il dit, il paraît qu’il ne faut pas surcharger la Poste.

-Qu’est-ce que c’est ?

-Ouvrez, vous verrez. On m’a dit que vous corrigiez des manuscrits et que c’était gratuit.

J’ai alors eu pour une fois la présence d’esprit nécessaire. Je lui ai répondu que depuis l’épidémie, tout avait changé. Que je demandais le tarif habituel à présent, 3 euros la feuille A4. Il n’a pas paru si surpris.

-Tout le monde écrit, m’a-t-il dit, alors je m’y suis mis moi aussi. C’est un thriller psychologique.

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-Tous les auteurs écrivent des thrillers psychologiques, vous savez !

Entre nous, je n’avais pas du tout décidé d’être désagréable, je n’aime pas jouer avec le feu et ne tenais pas à le contrarier. Mais il était de mon devoir de le prévenir.

-J’ai un bon scenario, a-t-il ajouté en se rengorgeant autant qu’il le pouvait -c’est-à-dire assez imperceptiblement, vu sa très petite taille.covid

Puis il m’a exposé le synopsis de son histoire: il s’agissait d’une épidémie, avec un tiers de la planète en confinement, des morts partout, des internautes énervés, des scandales politiques, un médicament controversé, des haines, des insultes sur les réseaux sociaux, des vols, des magasins d’alimentation dévalisés, des agacements et une effroyable peur qui revenait hanter les esprits…

-ça se tient, lui ai-je dit tout de suite. Mais il vous faut un prédateur. Pour qu’un thriller soit intéressant, il faut un prédateur.

Alors il a rougi. Je vous assure que je ne mens pas, je l’ai vu changer de couleur et sa petite couronne d’excroissances s’est recroquevillée sur elle-même.

-le prédateur, c’est moi, a-t-il soufflé dans un grand accès de timidité.

-mais vous êtes minuscule !

-minuscule par la taille mais très grand par les effets !

 

Nous nous en sommes tenus là, car il était pressé d’aller explorer d’autres contrées. J’ai le manuscrit entre les mains à présent, je viens de le désinfecter à l’alcool ménager. Il y a des fautes, des imprécisions, j’ai du travail pour corriger tout ça. Mais à 3 euros la feuille, je pense pouvoir gagner de quoi m’offrir la robe DVF de mes rêves quand le confinement sera terminé.

Je vous dévoile les premières lignes, je pense qu’il ne s’en offusquera pas. Mais je vous préviens, pour moi c’est un sacré plagiat !

 

MICRO MAIS GRAND

thriller, de Covid-19

50.200 caractères espaces compris

Le nain alla longtemps de par les multiples planètes de l’univers et ne trouva rien d’intéressant. Enfin il aperçut une petite lueur : c’était la Terre et plus exactement la Chine, dans sa partie à peu près centrale, à trente degrés de latitude Nord lui semblait-il -il se promit de vérifier. Les habitants y fêtaient leur nouvel an. Cela lui fit pitié tout d’abord, et il hésita. Cependant, de peur de manquer son coup une fois de plus et de paraître ridicule, il décida d’attaquer…

Il fit tout ce qu’il put pour contaminer la population en liesse. Il se baissa, se coucha, se hissa, se déplaça, gambada. Il s’en prit aux malades, aux vieilles personnes, aux emballages en carton, aux poignées de portes, aux rampes d’escalators, aux caddies de supermarchés…

 

S’ensuit une liste interminable de dommages causés par le prédateur, dont je vous épargne la lecture. Le remplissage que peuvent faire certains auteurs quand ils s’y mettent, c’est effrayant. Il faudra que je le lui dise, avec suffisamment de tact pour ne pas le blesser.

On ne sait jamais, je n’ai ni masque ni gants et ne suis pas une perdrix de l’année!

 

Conversation avec un virus

Classé dans : Mes publications — 25 mars, 2020 @ 9:03

Une internaute encore jeune s’étonnait, hier matin, d’être allée à la pharmacie et de n’y voir aucune personne âgée. Après vérification, les vieux se trouvaient un peu plus loin, occupés à acheter leur pain et leurs magazines.

Mais quel scandale.

Et comme il vaut mieux en rire :

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Le virus s’est approché de moi, j’étais affolée.

 

J’aurais pu m’enfuir, mais pour aller où? J’avais déjà fait  mon petit circuit  à pied, je n’avais plus le droit de sortir.

C’est lui qui a parlé le premier.

« Rappelez-moi votre âge ? 68 ans ? Vous êtes un sujet à risque, Madame.

-Il paraît, oui. Mais je me confine, comme tout le monde. Je ne peux même pas voir mes filles.»

Notre entretien commençait à peu près bien, j’étais presque rassurée. Le virus me parlait poliment et se tenait à distance. Mais les choses se sont assez vite gâtées.

« Seulement… le bruit court que vous vous tenez mal, Madame.

-Moi ? Mais qu’est-ce que j’ai fait ? Je suis très obéissante, j’ai même vérifié les distances sur google map, je ne dépasse pas le kilomètre.

-Je suis au courant. Seulement on vous a vue chez le marchand de journaux. Et à la boulangerie.

-Et ?

-Les vieilles personnes ne sont admises que dans les pharmacies, je pense que vous connaissez la loi.

J’avais oublié, à mon âge je dois m’en tenir aux biscottes et à la télévision. Et ne sortir que pour aller me soigner.

-même si je ne suis pas malade ?

-surtout si vous n’êtes pas malade. Si le troisième âge commence à bien se porter, on ne s’y reconnaîtra plus. »

J’ai baissé les yeux. Moi qui aime bien provoquer les gens, face au virus je me tenais à carreau. Et je lui ai promis de tout faire bien. Je pense qu’il m’a crue, en tout cas il est parti.

Depuis j’ai pris un gros coup de vieux, c’est sûr. Je me suis voûtée, j’ai changé ma garde-robe, je ne vais plus m’acheter Closer pour voir Marc Lavoine à la plage avec son amoureuse, je ne regarde plus la mode dans les magazines, je ne me maquille plus, je ne mange plus de pain et je marche à petits pas jusqu’à la pharmacie, où je ne sais pas trop quoi acheter.

-Ah, vous n’avez besoin de rien ? m’a dit la pharmacienne. Vous êtes sûre? C’est très ennuyeux, ça…mais tenez, prenez déjà du doliprane, on ne sait jamais. Ou cette molécule dont tout le monde parle…

Elle hésitait sur le nom du médicament et j’ai trouvé que ce n’était pas sérieux pour une pharmacienne. Mais depuis le confinement, le monde n’est pas si sérieux.

-Et revenez vite nous voir, surtout! M’a-t-elle lancé avec un grand sourire, le genre de sourire crispé qui  fait peur.   Une visite par jour, on vous l’a assez répété !

 

 

 

Le poids du confinement

Classé dans : Mes publications — 24 mars, 2020 @ 11:02

Carmen est entrée dans le bureau, elle n’avait pas l’air contente.
Je suis habituée à ses sautes d’humeur, en général je n’y prête pas attention. Un coup de gomme et tout s’arrête, plus de Carmen. Alors à quoi bon m’en faire ?

Seulement là, avec tout ce qui se passe, rien n’est plus pareil.

—Tu as vu son poids, sur la balance ? M’a-t-elle lancé comme on lance un flèche empoisonnée, une parole perfide, une question assassine, un gros boulet.

Je savais très bien de quoi elle voulait parler, et de qui : mon mari a déjà pris un kilo en une semaine, je suis au courant.

—Et tu comptes faire quoi ? Attendre une catastrophe ?

A la voir tourmentée à ce point par le poids de mon mari, avec qui elle entretient des rapports somme toute lointains, j’ai tout de suite fait le rapprochement avec quelques-uns de mes dessins, il y a un an ou deux : Carmen version Botero, je sais qu’elle m’en a voulu. Mais je ne mesurais pas les conséquences d’une telle fantaisie de ma part.

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A cause de moi, de mes feutres et de mes crayons, Carmen surveille en douce la balance, dans la salle de bains.

—C’est le confinement, Carmen, ai-je dit en choisissant bien mes mots, pour ne pas envenimer les choses. La France entière grossit, en ce moment.

Elle ne m’a pas répondu mais j’entends du bruit du côté de la cuisine et je sais ce qu’elle est en train de faire. Je sais ce qu’elle a rangé dans ce grand sac qu’elle s’apprête à descendre dans le garage – les biscuits au citron de chez Carrefour, la crème fraîche longue conservation et le chorizo espagnol, les palets bretons pur beurre de Quimper, le chocolat Côte d’or aux noisettes, le…

—Et ne te mêle pas de ça ! A crié Carmen à travers la porte.

Demain c’est décidé, je mettrai mon mari au régime – mais un régime léger, à peine perceptible, un régime qui ne le fera pas souffrir, ne le dérangera pas. Un régime qui n’aura pas l’allure d’un régime. Un régime amoureux.

Car la vie à deux en période de confinement n’est pas sans danger, en dehors des heures de repas.

 

Au Louvre

Classé dans : Mes publications — 23 mars, 2020 @ 12:44

 

Ils l’ont libérée de sa cage de verre.

-Surtout n’oubliez pas, leur avait-elle dit. Ne me laissez pas enfermée comme ça, il paraît que ça peut durer des mois.

Ils l’ont aidée à descendre sur le parquet, très doucement -elle est si fragile. Et puis ils sont partis, les uns derrière les autres, bien séparés. Sont allés se confiner.

Elle a attendu un moment, elle n’était pas sûre.

 

img20200323_12151545ET puis elle a regardé par la fenêtre, les autres se trouvaient déjà sous la pyramide, trop contents d’être sortis. Elle a reconnu Sardanapale et Napoléon, un mendiant espagnol

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et une infante en robe à panier, une odalisque, des femmes d’Alger, la Liberté. Elle s’est étirée, a bâillé. A arrêté de sourire. Et elle a descendu les escaliers, très lentement parce qu’elle n’était plus habituée à marcher.

Sur le mur restait un paysage flou dans un cadre, avec une rivière et un pont, rien de si intéressant.

Quand elle est arrivée sous la pyramide, les autres l’ont applaudie, elle s’est sentie gênée. Elle ne s’y fera jamais. Ils se sont tous rapprochés, se sont dit des choses, quelques-uns se sont embrassés. Ils étaient heureux d’être libres, semblait-il. Heureux d’être entre eux, aussi. Si heureux de voir le musée fermé.

C’est alors que le virus a attaqué. On ne sait pas comment il est entré.

A présent ils sont tous couchés, leurs pigments en ont pris un coup. Il paraît qu’elle n’est pas belle à voir, qu’elle est très fatiguée, méconnaissable. Quand le virus disparaîtra, il faudra arranger tout ça, il paraît qu’ailleurs dans d’autre pays, ils ont été plus prudents. Qu’ils ont laissé des gardiens armés auprès d’eux et branché des caméras et lancé des drones, pour les surveiller. Leur faire la morale, leur dire de penser aux autres, à toutes les œuvres d’art autour d’eux. Les menacer aussi.

Quant à moi, j’ai obtenu quelques détails sur la fin de cette journée : d’après ce que je sais, elle a fini par rentrer avec les autres, je crois qu’ils l’ont portée. Et puis elle s’est endormie par terre au-dessous de sa cage de verre, une main sur son poignet, son voile un peu défait, dans le grand silence du Musée.

Restez chez vous !

 

 

 

Le grand nettoyage

Classé dans : Mes publications — 22 mars, 2020 @ 4:13

img20200321_17303287J’ai surpris Carmen dans la salle de bains, elle nettoyait les robinets, le pommeau de la douche. Il est très rare qu’elle m’aide à faire le ménage, tout est trop haut pour elle dans cette maison -la corde à linge, les placards, c’est décourageant. J’ai donc été étonnée.

-il parait que le virus résiste 4 heures sur le cuivre, m’a déclaré Carmen.

-je sais, je viens de lire l’article. Je vais m’y mettre aussi, tu peux prendre la chaise longue sur la terrasse, je nettoierai à ta place.

Carmen si petite sur ma chaise longue, c’est un spectacle dont je ne me lasse pas.

Elle a enlevé ses gants en plastique, son tablier et je l’ai vue s’installer dehors. J’ai fermé la porte fenêtre pour qu’aucun bruit ne vienne la déranger et je me suis mise au travail.

J’ai pris l’alcool ménager, le savon de Marseille, le gel hydroalcoolique, le flacon de Dakin, la bouteille d’eau de Javel et j’ai nettoyé la robinetterie de la cuisine, les poignées de portes, les livres sur les étagères, les bibelots et les photos de famille, mes rêves et mes petits plaisirs. J’ai tout nettoyé, mes  derniers projets et mes lieux familiers,  les traces de mes pas dans la ville, mes habitudes, j’ai bien frotté.

J’ai effacé les Grands Boulevards et les Champs Elysées, j’ai lavé à grande eau quelques restaurants et pas mal de vitrines, j’ai éteint des lumières et fait se taire les bruits. J’ai mis mes plus belles robes à la machine, à 90 degrés essorage violent. J’ai nettoyé ma valise, jeté à la poubelle mon billet d’avion.

Je m’en suis pris à la dentelle de la cathédrale d’Albi, au Jugement dernier à l’intérieur. J’ai frotté les  bords du Tarn, les lacs. C’était difficile, les arbres tombaient dans l’eau, les maisons aussi, il fallait recommencer, nettoyer les reflets.

Le Dakin commençait à sentir, c’était épouvantable.

Avec mon chiffon, j’ai nettoyé toute la ville d’Amsterdam, tous les canaux, tous les tableaux de Rembrandt et ceux de Vermeer. J’ai éteint toutes les lumières hollandaises, éliminé tout ce que je rêvais de voir.

l.vermeer  Ce qui m’a fait un sacré travail.

Il y avait un autre billet d’avion dans ma poche, je l’ai jeté.

A la fin, j’avais un mois d’Avril et un mois de Mai tout propres, lavés du fameux virus, de mes escapades et promenades. J’étais plutôt contente de moi.

— Et l’écran de ton téléphone, tu y as pensé ?

Je n’avais pas entendu Carmen rentrer. J’ai remarqué qu’elle avait attrapé un coup de soleil sur les épaules, déjà.

L’écran de mon téléphone, il n’est pas question que je le nettoie, il y a dessus les visages de mes deux filles et mes conversations avec elles, nos appels, les sourires si beaux  de mon petit-fils. Sur cette petite surface il y a les présences, les si précieuses présences.

— De toute façon, m’a dit Carmen, le virus ne peut rien contre ces choses-là… je veux dire, contre l’amour. Hein ? Qu’est-ce qu’il a à voir avec l’amour, le Covid-19 ? Qu’est-ce qu’il en sait, des sentiments ?

Parfois, je trouve que Carmen a des fulgurances encourageantes, assez spectaculaires en regard de son petit format.

 

L’histoire du jour

Classé dans : Mes publications — 21 mars, 2020 @ 11:40

J’avais une bonne histoire à raconter à Carmen. Elle s’est assise à côté de moi, plutôt inquiète. Elle sentait le mauvais coup.

« Ecoute ça, Carmen. Un jour… »

Elle a décroisé ses jambes, les a croisées de nouveau. Je déteste quand elle fait ça, j’ai toujours peur de me tromper dans le sens des pieds, la position des mollets. J’ai attendu qu’elle se calme et j’ai commencé :

« Un jour ils en eurent assez. Les hommes n’étaient jamais contents. »

— Mais de qui tu parles ? Qui en a eu assez ?

— Les dieux, qu’on voit passer dans les vieilles histoires et les tragédies.img20200320_18191710

« Ils se réunirent un jour, tous ensemble, ce qui faisait une sacrée assemblée avec un drôle de brouhaha, dans toutes les langues. Ils lancèrent quelques idées pour se débarrasser de la mauvais humeur des hommes, que rien ne pouvait arrêter -quelques solutions radicales qui les effrayèrent eux-mêmes, un cataclysme mais c’était déjà arrivé, une météorite mais ils l’avaient déjà fait. A la fin et au terme de longues palabres que les traducteurs eurent beaucoup de mal à reproduire, ils se mirent d’accord pour envoyer un virus sur la terre.

Un virus royal, avec sa couronne. Tant qu’à faire.

Alors disparurent en premier les vieilles personnes qu’on sait plus acariâtres que les autres.

On entendit moins de plaintes, c’était un bon début.

Puis vint le tour des malades, qui cessèrent d’appeler au secours.

Ce qui produisit un drôle de silence.

Enfin, ils enfermèrent les hommes encore vivants à l’intérieur des villes, des murs. Alors dans les rues désertes, au milieu des places vides, sur les plages et le long des chemins de terre, on n’entendit plus rien.

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—Je crois que nous sommes sur la bonne voie, déclara l’un des dieux. Mais ce silence soudain, c’est insupportable.

Il se trompait quant au silence: on entendait encore de nombreuses récriminations sur le nuage qu’avaient fabriqué les hommes. Mais les dieux n’ont pas l’oreille fine, ce vacarme sur la Toile échappa à leur assemblée.

— Un monde sans bruit, dit un autre dieu, c’est assommant. Et les autres furent d’accord avec lui.

C’est alors que les hommes firent une chose extraordinaire, qui surprit l’assemblée divine:  ils sortirent sur leurs balcons, leurs terrasses, ouvrirent leurs fenêtres et chantèrent et sifflèrent et applaudirent. Il était question d’amour,  de reconnaissance et d’admiration, de joie d’être ensemble, de toutes ces choses qu’ils avaient oubliées. Et le bruit court  que certains soirs vers vingt heures, les dieux  se mirent à danser au son de la musique et des voix des hommes. Mais ce n’est pas sûr. Avec les dieux, on manque souvent de preuves. »

— Et puis ?

— Et puis je ne connais pas la fin de l’histoire, Carmen, ni ce qu’il advint du virus. Ou alors j’ai oublié. J’ai quelques problèmes avec ma mémoire, tu sais. C’est que je suis une vieille personne, une vieille dame acariâtre à ses heures…

 

Parfois, je m’amuse à effrayer Carmen. Et moi-même aussi !

 

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ma vie en confinement,4ème jour

Classé dans : Mes publications — 20 mars, 2020 @ 12:46

J’avais mon article à écrire, Carmen a voulu sortir seule, ce qui n’arrive jamais et m’a toujours paru impossible.

-tout a changé ces derniers jours, m’a-t-elle dit. Le monde n’est plus le même à cause du virus, il serait temps que tu t’en rendes compte.

Je n’ai rien trouvé à répondre, aucun argument valable et j’ai accepté qu’elle sorte. Dans un périmètre de deux kilomètres comme on a pu le lire partout. Et je lui ai dessiné un survêtement, pour qu’on voie bien qu’elle faisait du sport, qu’elle n’ait pas l’air de profiter de la situation.

Mais Carmen ne fait jamais de sport, elle déteste ça, comme elle déteste aller chez Decathlon. Elle prétend que ça sent le caoutchouc à l’intérieur du magasin et qu’on ne trouve jamais un vendeur.

Elle s’est changée sans rechigner, trop contente d’aller prendre l’air, je lui ai préparé sa feuille et l’ai regardée s’éloigner.

img20200319_17320121Carmen en chaussures de marche, ce n’est plus tout à fait Carmen mais elle a raison, le monde a changé.

Nous allons changer nous aussi, sûrement.

Elle n’est pas allée loin, elle est restée sur les trottoirs où ils avaient installé des haut-parleurs, pour que les gens puissent avoir quelques conversations, d’un côté à l’autre de la chaussée, sans s’arrêter de marcher. Je connais ces rues, depuis quelques jours on y enferme les enfants, on les gave de bonbons acidulés afin qu’ils restent tranquilles. Quelques-uns parviennent à s’échapper, ils rasent les murs avec leurs petits vélos, leurs trottinettes. Ils ne parlent pas, ne chantent pas, ne crient pas, pour ne pas se faire repérer. Et le soir, chez eux, ils mangent des pizzas et des pâtes et des hamburgers avec des frites et des tartes aux pommes avec de la chantilly. Ils disent qu’ils n’en veulent plus, que ça les dégoûte à la fin mais on ne les écoute pas, on leur dit de finir leur assiette, qu’on a eu assez de mal à faire des provisions, qu’ils ne vont pas commencer à se plaindre.

-et qu’est-ce que tu nous fais à manger ce soir ? M’a demandé Carmen à son retour.

Et elle a filé à la cuisine, pour se faire une idée.

Mais Carmen ne mange pas, elle n’est qu’un dessin !

Le monde a changé, décidément et il est temps que je m’en rende compte.

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