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Il n’y a pas d’ombre sur les plages d’Algérie

Classé dans : Mes publications — 22 novembre 2014 @ 11 h 18 min

meursault

Refaire l’Etranger de Camus dans l’autre sens, je ne pensais pas que c’était possible. Moi je n’aurais pas osé , Kamel Daoud  l’a fait. Et … comment vous dire ?

On vendait à Alger de fabuleuses glaces au citron, on les appelait des créponnés et on les dégustait lentement. Ce roman-là vaut dix créponnés.

Je vous explique :

Un vieil homme parle, dans un bar d’Oran, à un  thésard  qui  a le roman de Camus dans sa poche  (l’auteur lui-même en plus jeune, peut-être) et il ne lui laisse pas placer un mot. Il n’y a que lui qui parle et ce long soliloque , qui rappelle celui de Clamence, l’avocat de la Chute de Camus, répare une injustice. Car le vieillard est le frère de l’Arabe, vous vous souvenez de l’Etranger ? Vous avez lu ça au lycée, Meursault tue un Arabe sur une plage d’Alger, à cause du soleil. Dans le roman de Camus, cet arabe n’a pas de nom, il est juste l’Arabe, d’où la première injustice. Et il ne vit et meurt que deux heures, pas plus, tandis que Meursault a droit à des décennies de célébrité, deuxième injustice. Ce meurtre sous le soleil est un gros mensonge, on ne tue pas à cause de rien, troisième injustice.

Voilà le propos. Le frère veut donc réparer et nous donne le nom de l’Arabe, il s’appelait Moussa. Et pour le venger, il va commettre lui aussi un meurtre, presque le même, avec le bateau à l’horizon, les cymbales du soleil, la mère, Meriem à la place de Marie, le geste de trop de la victime, les coups frappés à la porte du malheur etc…La même scène, dans l’autre sens. Et la revanche de l’Arabe contre le colon, en toile de fond.

Sauf que ce n’est pas ça. Car son acte est tout compte fait aussi vide de sens que celui de Meursault et tant pis pour les livres d’Histoire.

Parce  qu’on ne tombe pas dans le fait divers et c’est là que ce romancier est très, très fort . Car la mère a eu beau garder les coupures de journaux relatant la mort de son fils, on ne trouve plus la fameuse plage quand on parcourt la côte et il n’y a jamais eu l’ombre du corps d’un Arabe dans les parages–évidemment, puisque tout ça n’existe que dans un livre. Voilà le narrateur qui se heurte à la fiction comme on se frappe la tête contre une vitre et vous voilà, vous le lecteur, baladé entre trois niveaux, votre réalité à vous, celle du narrateur qui est en même temps une fiction et celle du roman de Camus qui est une autre fiction encore. Vous voilà en équilibre très instable et de cette instabilité naît le plaisir inouï de cette lecture.

 

Comment ne pas ennuyer un seul instant son lecteur avec une seule personne qui parle, une histoire déjà connue et un comptoir de café pour tout décor ?

En faisant de la littérature, pardi !

Je vous recopie un passage qui résume à peu près tout:

« Un jour, je me suis posé une question que toi et les tiens ne vous êtes jamais posée alors qu’elle est la première clé de l’énigme. Où se trouve la tombe de la mère de ton héros? Oui, là-bas à Hadjout, comme il l’affirme, mais où précisément? Qui l’a un jour visitée? Qui est remonté du livre jusque vers l’asile? Qui a suivi de l’index l’inscription sur la pierre tombale? Personne, me semble-t-il. Moi, j’ai cherché cette tombe, et je ne l’ai pas trouvée. »

Mais j’ai peut-être tort, parce que le narrateur vous fait lui aussi son résumé, je recopie et vous allez voir, ça va vous rappeler vos années de lycée, ça va sentir le vieux papier et la craie tout autour de vous:

« Je vais te résumer l’histoire avant de te la raconter: un homme qui sait écrire tue un Arabe qui n’a même pas de nom ce jour-là -comme s’il l’avait laissé accroché à un clou en entrant dans le décor-, puis se met à expliquer que c’est la faute d’un Dieu qui n’existe pas et à cause de ce qu’il vient de comprendre sous le soleil et parce que le sel de la mer l’oblige à fermer les yeux. Du coup, le meurtre est un acte absolument impuni et n’est déjà pas un crime parce qu’il n’y a pas de loi entre midi et quatorze heures… »

Bonne lecture!

 

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